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Schizophrénie Collective Marocaine« Je ne suis pas superstitieux, mais je ne passe pas sous les échelles ; je crois au commerce électronique, mais c'est quoi au juste ? ; je respecte les femmes mais je leur pince les fesses ; je suis pour l'étique mais je passe au feu rouge (quand il n'y a pas de flic) ; je ne suis pas lâche, mais je passe au feu rouge quand il n'y a pas de flic ; je suis excellent, mais on me jalouse ; j'ai la tête froide mais j'aime qu'on appelle mon fils Petit Prince ». L'une de ces affirmations vous rappellerait-elle un ami ? Si oui, rien de moins étonnant. Votre ami représente l'échantillon du citoyen type, produit et garanti maison. Un produit, en somme, de la société qui trouve sa naissance dans les années soixante-dix, et qui se distingue par sa schizophrénie collective.Au Maroc, il y a deux classes sociales. L'une qui vit vraiment au Maroc, c'est-à-dire intellectuellement et physiquement, et l'autre qui y vit physiquement, mais qui, intellectuellement, vit dans un espace que l'on pourrait appeler, pour rester « in », la réalité virtuelle. La première catégorie regroupe, disons, plus de 95 % de la population. Ce chiffre fait qu'à priori, on ne devrait pas qualifier le Maroc d'une société schizophrénique collective. Or, la seconde catégorie « décidant » en fait de la réalité de l'autre, c'est là que s'impose le qualificatif de schizophrénie collective. Ca veut dire quoi, au juste ? Prenez par exemple les thèmes qui préoccupent le plus les média. Eh bien si vous en parlez à un Marocain qui fait partie des 95 %, non seulement il ne se sent pas concerné, mais il ne voit même pas de quoi, Diable, vous voulez parler au juste. Exemples ? Essayez donc d'arrêter un type en mobylette qui émerge de Bab Marrakech et demandez-lui son avis sur "les espoirs que l'on met dans la reprise de la Bourse de Casa grâce à la confiance des institutionnels" ou de "l'Effet Oualalou Bis". Tout ce que vous risquez de récolter, c'est un sourire béat, une insulte, ou l'adresse d'un bon Fqih du coté de Bousbir. Demandez donc son avis, à propos du rôle du DRH, de la stratégie « gagnant-gagnant » ou l'effet du « Click » sur l'économie nationale, à un type de 22 ans qui passe sa vie à faire des aller-retour entre le domicile de ses parents et le café d'en face, ou entre le domicile de ses parents et la mosquée et le club de karaté, et même entre le domicile de ses parents et le cyber café, en faisant un crochet par la fac. Là, les chances sont grandes pour que dans le premier cas vous receviez une menace, dans le second une invitation à découvrir la mosquée, et dans le troisième une tirade de ras-le-bol, vous signifiant que vous n'êtes qu'un démagogue comme les autres. Le problème, c'est que, si on peut considérer que la « variété » est une richesse pour un pays, la scission qui existe entre les deux univers qui font le Maroc est dangereuse. Pourquoi ? Parce que ceux qui vivent dans la réalité virtuelle pensent vraiment être engagés dans un processus de réflexion destiné à trouver des solutions pour la première catégorie, qui elle, non seulement n'y croit pas, mais n'a pas la moindre idée de la façon dont on aborde ses problèmes, à savoir la vraie réalité marocaine. Ceux qui vivent dans la réalité virtuelle, et qui, très souvent de bonne foi, méditent et discutent de sujets tels que les grands équilibres économiques, la gestion du temps, les systèmes d'information, les mutations de métiers dans les NTIs, l'émancipation de la presse, l'Alternance, ne comprennent pas que les autres, les 95 %, ne se sentent concernés en rien par tout ça. En fait, ceux qui « réfléchissent » aux problèmes du Maroc, souvent de bonne foi, se trompent tout simplement d'énoncé. Si leur position sociale les prédestine à s'impliquer dans un processus qui aboutirait à une amélioration des conditions de la vie des Marocains en général, c'est-à-dire qui vivent physiquement et intellectuellement au Maroc, ceux qui vivent dans la réalité virtuelle dépensent leur énergie et leur temps à répondre, parfois pompeusement, et toujours vainement aux fausses questions. Et ce faisant, ils tournent le dos aux vrais problèmes des Marocains. Ils les ignorent et passent leur vie à disserter sur des hors-sujets. De temps en temps, à travers les médias, ils sortent des formules magiques du style « Il faut intégrer les start-up à la Bourse pour la lancer et développer l'économie et tirer les Marocains par le haut (comment ne peut-on pas ne pas relever le manque d'humilité et de modestie ici ?) », ou alors « Il faut réguler pour intégrer la femme dans le processus de développement ». Ou alors « Il faut jouer la carte de la globalisation (comme si nous avions vraiment le choix.) pour attirer le capital étranger et télé-exporter la matière grise locale ». Des idées fascinantes, mais en déphasage total avec la vraie réalité du pays. Nous avons vu, pour l'avoir vécu, qu'il ne suffisait pas d'attirer les investisseurs étrangers. Encore faut-il pouvoir les garder. Et c'est à cette frontière que se situent les vrais problèmes du Maroc. C'est lorsqu'une Commune ou une entité administrative quelle qu'elle soit s'entête à croire que le but de son existence, c'est de rendre la vie impossible aux autres. Et les autres, ça peut être n'importe qui, en plus des 95 %. Ca peut être vous, moi, l'investisseur étranger sans parapluie, ou l'industriel local sans protection. Les vrais problèmes se situent donc ailleurs que sur la place financière de Casa ou toute autre vitrine, entité économique ou politique, élément constituant notre réalité virtuelle. La réalité du Maroc, ce sont ceux qui se réveillent chaque jour à trois heures du matin, pour être au port de pêche à quatre heures, pour travailler et gagner 60 ou 70 dirhams. Ce sont les mendiants dont certains gagnent 200 dirhams par jour et d'autres, rien du tout. Ce sont les gardiens de voitures qui s'imposent à vous, parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement. Ce sont les pères de familles qui gagnent quatre mille dirhams par mois et passent leurs nuits à défier les lois élémentaires de l'arithmétique pour savoir comment conserver la Fiat 131, payer le loyer, ramener de la nourriture à la maison, envoyer les enfants à l'école et la femme au mariage de la cousine, le tout sans se tirer une balle dans la tête. Ce sont les factures de la Lydec et du téléphone. C'est cet état de transes que l'on attrape à la simple pensée d'avoir à aller à la Moukataa pour refaire son passeport. C'est l'angoisse de savoir que l'on peut tomber malade, et ne pas avoir les moyens de se soigner. C'est d'avoir à habiter sous des tentes pendant des années, en plein Casablanca, parce qu'un jour il a trop plu. Ce sont ces centaines de vies qui sont perdues dans le Détroit dans l'espoir de gagner l'Espagne. C'est commencer à voir ses enfants comme un frein pour la seule issue, l'émigration. Ce sont ces milliers de personnes dans les campagnes qui doivent faire quinze kilomètres par jour pour ramener quelques litres d'eau à la maison. Ce sont les abus et la cupidité de personnes qui sucent et continuent de sucer le sang de la nation, soit à travers des malversations soit à travers des émoluments « officiels ». C'est l'augmentation de l'insécurité et de la criminalité, et l'impuissance des forces de l'ordre. C'est cette fourberie, ce manque de confiance ambiant, ce manque de civisme et d'éthique qu'un régime a créé, encouragé et renforcé pour durer sur la base de la division. C'est la crise relationnelle qui existe entre les Marocaines et les Marocains qui se méfient les uns des autres et qui font du principe de faire le plus de victimes possibles parmi le sexe opposé le but de leur vie. C'est l'éducation obscurantiste qui a été instaurée pour ne plus permettre aux gens la possibilité de la réflexion, le remplaçant par celle de la mimique et du plagiat, et qui conduit à l'intégrisme. C'est cette haine cachée qui prévaut entre tout le monde, cette jalousie, cette envie, ce manque d'humilité, cette suffisance dans l'incompétence et le nombrilisme qui fait que l'on compare le Maroc avec les Etats-Unis ou le Japon, cette hypocrisie qui régit les rapports entre les gens. C'est à ce niveau, très basique que se situent les problèmes du Maroc. Ce n'est pas au niveau du marché financier, ou des partis politiques, ou des start-up, ou de Maroc 2006 ou 2010. Certains répondront sans doute que pour changer un système, il faut l'intégrer et en faire partie, pour insuffler les changements de l'intérieur. Rien de plus faux. Car faire cela revient à vivre la plus grande des schizophrénies, celle qui consiste à ne pas marquer la rupture, à ne pas se remettre en question pour faire le véritable état des lieux, et donc à vivre dans l'antinomie. Ce n'est certainement pas en ignorant les problèmes en les transposant sur d'autres sphères, complètement virtuelles, que l'on peut les résoudre. Il ne s'agit pas d'un problème de mathématiques théoriques, mais d'un problème humain et la dimension de l'affinité humaine ne peut pas être ignorée, à moins que l'on ne soit schizophrène. Beaucoup ont essayé de trouver des solutions par la formule théorique qui consiste à « tirer les Marocains par le haut », et ont fini soit en se recyclant dans le pouvoir, soit à perdre le contact avec la réalité. Non virtuelle.
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