Billet:
Le cadeau
Mercredi, journée ensoleillée et fraîche. S. a l'enveloppe entre les mains.
Elle a hâte de l'ouvrir. Pourtant, elle passe son temps à lire et relire le
nom de l'expéditeur. Un plaisir renouvelé. Lentement, elle ouvre l'enveloppe.
Lentement, elle lit et relit le message. Un cantique. Une prière. Elle apprend
les mots de l'autre par coeur comme pour empêcher le temps d'effacer ses mots,
sa calligraphie. Elle caresse cette carte en pensant que leurs empreintes se
rejoignent. Au-delà de tout. Les paroles d'une chanson magnifique lui viennent
en tête. Ses doigts parcourent le boîtier.
Elle cherche à communier avec l'autre, a créer un lien indélibile. Ses
doigts effleurent les paroles et elle se demande quelles paroles l'autre privilégie,
préfère.Ses yeux s'attardent sur le regard de l'autre. Ce regard qui scrutait
sûrement quelqu'un d'autre. Elle se substitue, oublie le tout. Se crée des
souvenirs qui n'existeront probablement jamais. Elle craint de perdre pied, mais
sait dejà qu'il est trop tard. Les tremblements de l'âme. Les papillons dans
le ventre. La tête dans la brume.
Elle s'abondonne à ses douces rêveries. Son jardin secret. Son monde
qu'elle réinvente au grè de ses fantaisies. Elle ferme les yeux et revoit son
visage. Elle l'a longtemps dessiné, constitué, de peur de ne pas s'en
rappeler. Elle pense à son enfance. Et un flot de senteurs remonte jusqu'à
elle. Les bigaradiers de Marrakesh. Les cimes enneigées du Haut Atlas. Les
rosiers de ce jardin aujourd'hui négligé. Les champs de lavande et de thym.
Les visages de personnes aujourd'hui disparues. Les moments de tendresse. Les
caresses de sa mère. Les silences complices de son père. Les visages défilent
l'un apres l'autre. Les disputes déchirantes avec ce frère qu'elle adore et
qui lui manque tant. Sa tante préférée qui lui racontait des histoires des
plus farfelues et qui la couvrait de baisers quand S. lui disait des années de
suite qu'elle n'avait que 32 ans. L'oncle prodige réduit a l'état d'enfant
prodigue. Elle ferme les yeux plus fort et entend ce meme oncle lui chanter
House of the rising sun. Et la rage la brûle, elle sent la boule grossir puis
envahir tout son être. Elle se jure qu'on n'anéantira pas ses rêves. Elle intègre
le visage de l'autre à cette collection de visages si chers. Fermons les yeux,
lui demande-t-elle, et rêvons ensemble.
Asma Regragui
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