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Profession : chikha

Habillée d'une djellaba de couleur vive qui couvre son corps un rien corpulent. Autour d'un poignet, elle porte une "sertla" composée d'une quinzaine de bracelets en or, autour de l'autre: 2 bracelets en or massif. Autour des doigts: 2 grosses bagues serties de zircon. Le tout assorti à une imposante paire de boucles d'oreilles atteignant les épaules. Il est midi…

Confinée dans une telle caricature et considérée encore par certains marocains comme une femme aux mœurs légères, la chikha n'en est pas moins une artiste. Une artiste à part entière. Elle chante, elle danse et elle peut être aussi auteur-compositeur.

Une chikha, signifie littéralement chanteuse professionnelle . Jusqu'aux années 50, les rares femmes qui chantaient devant une audience mixte étaient des chikhates que le public associait au divertissement dans toutes ses dimensions et formes. Ces femmes chantaient et dansaient dans les fêtes de la communauté (moussems) ou à l'occasion d'un baptême, une circoncision ou un mariage. Elles sont portées généralement vers le chant et la danse et accessoirement vers les percussions d'accompagnement sous la forme du fameux petit tambourin (ta'rija).

A l'exception des chikhates ou ghennayates de Tétouan (nord du Maroc) et des raysattes de Souss (sud du Maroc), ces femmes ne toucheront pas aux instruments à cordes, encore moins aux instruments à vent.

A l'origine terme général désignant toute chanteuse, "chikha" s'est vu peu a peu attribué aux chanteuses de l'aita, un genre musical où le chant domine les autres composantes de la création populaire (rythmes, danses..). Et la 'aita serait une dérivation du verbe 'ayyat (appeler), puisque presque toutes les 'aita commencent par une invocation d'Allah et de ses saints. L' appel serait ensuite un appel d'anticipation et de demande de l'inspiration.

Ce genre musical constitue l'un des piliers du chant populaire marocain d'une manière générale, mais reste le principal genre de chant populaire arabophone (par opposition a berbèrophone). Il s'est développé dans des zones rurales non-berbères et plus précisément dans les plaines bordant l'Atlantique. Ainsi, il est pratiqué essentiellement dans les régions agricoles de Chaouiya, Doukkala et 'Abda, c'est à dire dans l'axe Casablanca-Safi. On retrouve également l'Aita dans les plaines de Za'er, à Beni-Mellal et au Hawz (région de Marrakech) avec des variantes consacrées. Et selon les régions, l'Aita prend des qualificatifs différents , elle est marsawiya (portuaire) au littoral, za'riya, mellalia ou hawziya. En plus de ces variantes principales, il existe une 'aita spéciale à Safi appelée Hassba, son répertoire est limité à quelques exemples du genre.

Pour la petite histoire: L'Aita a eu ses heures de gloire pendant la deuxième moitié du XIXème siècle chez le qaid Issa Ben'mar el Abdi qui était, semble-t-il, un fin connaisseur. Sa maison attirait les meilleures chikhates dont les performances étaient largement récompensées.

L' ayut (Aita au pluriel) seront chantées essentiellement par des femmes: les chikhates donc, accompagnées par des hommes au violon, un violon ou kamanja tenu verticalement sur le genou gauche. Mais dans le cas où les chikhates sont absentes, l'un des hommes du groupe revêt des habits féminins et imite la voix et la danse des femmes. La 'aita de Bouchaib El Bidawi, star des années 50-60, très connu pour son "tayhou zarzour men fouq ssour", en reste une illustration.

C'est pendant cette même époque, que ce genre s'est vu modernisé grâce a l'introduction d'une structure de véritable orchestre fait de saxophone, orgue et autre guitare venant s'ajouter au violons et tambourins utilisés jusque là . C'était grâce à une grande dame de la 'aita marsawiya : Hajja Hamdaouia. Cette ancienne star des années cinquante restera pour les marocains comme la référence absolue de la Aita. "Daba yji", "jiti-majiti", "mama ou hiyani", "mal hbibi 'liya" sont des classiques du genre qu'elle a réussi, grâce à son talent, à forger dans la mémoire de générations de marocains. Ses chansons sont encore chantées par d'autres chikhates ou reprises par des orchestres populaires actuels.

Le marsawi tel que le chantait l'Hamdaouiya ou le chante encore Fatna Bent l'Houssine, autre mythe vivant du marsawi (du Doukkala, celui-ci) est à l'origine un chant composé de deux parties contrastant par le rythme et le caractère. Chaque partie comporte des strophes reliées par des cadences et des transitions poétiques. Le tout se terminant par une sadda, c'est à dire une cadence concluante.

La première partie est lente, elle est appelée dans le jargon du genre: lafrash (littéralement: le lit, le drap de dessous). Elle commence par l'introduction musicale qui prépare l'entrée du chant. Souvent l'introduction est une improvisation instrumentale puis une exposition du thème chanté sans rigueur rythmique. La phrase principale du chant est répétée du début jusqu'à la fin.

La deuxième partie, d'allure rapide, est appelée ghta (couverture). Ici le rythme impose la danse. Les plus jeunes parmi les chikhates exécutent devant le public des danses sensuelles consistant en déhanchements divers, jeux de ventre, frémissements du corps, balancement de la chevelure…etc, puis le chant reprend par un dialogue entre la chikha principale et le reste des chikhates et les musiciens. Des musiciens dont le rôle sera de puiser dans toutes leurs ressources expressives pour meubler la séquence dansante (répétitions de rythmes et de mélodies, accélérations, ralentis…etc) et surtout la faire durer la plus longtemps possible pour raviver l'admiration et la gratitude, se manifestant par des donations en argent: la'ghrama. Plus longue sera la danse, plus "garnie" sera la'ghrama!

En réalité, souvent les chikhates ne reçoivent pas une rémunération préalable pour leur prestation et se contentent des donations des spectateurs.

Mais la danse ne reste qu'un accompagnement du chant, une sorte d'illustration. Car les passionnés du genre 'aita ou "chikhates" sont d'abord là pour écouter une voix (rauque et vigoureuse), mais aussi des textes qui ne sont pas nécessairement cohérents et soutenus mais qui se présentent plutôt comme des phrases-clès. On y chante essentiellement l'amour avec un lexique propre, mais aussi l'honneur tribal, ou alors des thèmes généraux comme la mère, l'incompréhension de la société..etc. Un répertoire riche qui ravive les émotions de ces passionnés allant jusqu'à en faire des "accros". Combien de légendes nous a-t-on raconté sur tel qaid ou tel notable ayant vendu terres et bétail pour son amour de l'aita. D'autres ont abandonné familles et tribus. Il en reste que c'est un art populaire à part entière qui a toujours eu beaucoup d'admirateurs.

Mais bien que art populaire national reconnu par les officiels, l'aita des chikhates garde une certaine audience régionale. Chaque chikha forge sa notoriété dans une région déterminée et recrute ses plus ardents admirateurs parmi les originaires de cette région. A l'exception de quelques rares chikhates, comme Hajja Hamdaouiya qui est reconnue et appréciée dans tous les coins du royaume, elles obéissent toutes à ce schéma. On pourrait citer: Fatna Bent L'houssine, véritable star en Doukkala, ou l'Khawda en région de Chaouiya, Khadija L'bidaouiya en région casablancaise..etc.

Au-delà de tout régionalisme, un trait commun réunit toutes ces dames: l'amour de l'aita et du métier en tant que tel. Elles ont souvent beaucoup sacrifié de leur vie pour exercer ce métier et parfois même tout perdu: jeunesse, beauté et argent. Il en restera que grâce à elles, un immense répertoire de la tradition musicale populaire est préservé et même fructifié, et un métier se retrouve reconnu par une audience et une société qui avait assigné la chikha au rôle de "voleuse de maris".

Discographie:
Troisième volume de la collection "Café Barbès", dirigée par Nidam Abdi, journaliste à Libération, parue chez Night&Day.

Liens :
Radio Casablanca, rubrique chikhates. Un best of Hajja Hamdaouiya est en ligne.

Meryem Tanarhte
meryemt@acdim.net.ma


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