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Les nouvelles technologies, une chance pour le cinéma marocain

Le cinéma marocain a fait des pas considérables les dernières années. Pour une fois, différentes productions nationales ont attiré un large public local et se sont rendues commercialement rentables. Pourtant il ne s’agit là que d’un changement léger positif et non d’un développement fondamental et structurel. Le cinéma marocain souffre en effet des mêmes problèmes que le reste des pays du tiers-monde. A coté des ressources humaines, c’est surtout les moyens financiers qui permettraient l’acquisition de techniques et de matériel appropriés qui font défaut. Produire des films en effet, c’est cher. Cependant, une série d’expériences et des mouvements intéressants au sein du film indépendant à l’échelle internationale, montrent que la technologie n’est pas toujours un handicap, et peut être même la solution, si on le veut.

En effet, quand on s’intéresse aux médias on constate que la dernière décennie a été marquée par un débat général sur l’utilisation des nouvelles technologies, notamment le numérique dans la production audiovisuelle à tous ses stades. Le numérique aboutirait à une croissance de production accompagnée par une réduction radicale des coûts, d’où l’augmentation du nombre des programmes à la télévision par exemple. D’autre part, les frontières entre les différentes plates-formes techniques, voire entre les différentes branches du secteur des médias disparaissent au nom de la convergence technique; la conversion des produits audiovisuels en données numériques y forme le dénominateur commun.

Cette constatation d’ordre logique est accompagnée d’une autre d’ordre social et moral: L’utilisation avancée des nouvelles technologies dans l’information est surtout avantageuse pour les pays développés, riches. Elle divise les sociétés au niveau mondial entre celles qui suivent le cours du développement technologique dans l’information et celles qui ne peuvent pas. Le fossé entre les "have" et "have-not" se creuse d’autant plus que le développement technologique et son impact sur le monde de l’information est un phénomène à grande vitesse.

Ceci est d’autant plus vrai pour le cinéma, un domaine où le développement technologique, voire le numérique, affecte de plus en plus toutes les étapes de la production. Depuis l’introduction de l’informatique, l’animation et le truquage ont ouvert de nouvelles ères et ajouté de nouveaux genres. Les productions sophistiquées de Walt Disney et de Dream Works (Jurassik Park, Le Prince D’Egypte), ainsi que d’autres sensations comme dans Titanic ont inscrit de nouvelles étapes dans l’histoire du cinéma et établi l’informatique et l’animation 3D comme éléments classiques de la production. Ces techniques de production s’avèrent comme des plus coûteuses et des moins accessibles. Non seulement elles exigent des capitaux vertigineux (avec un budget de production de plus de 200 Millions de dollars, Titanic fut le film le plus cher de l’histoire), mais encore des expertises et un savoir-faire complexes et de pointe. Deux facteurs qui excluent déjà les pays du tiers-monde.

Cependant l’histoire du cinéma est écrite par la créativité et la surprise. La production cinématographique ne resta pas réservée aux seuls studios riches. De la fin des années 70 au début des années 90, des têtes connus du mouvement du film indépendant américain, on compte parmi eux John Sayles, Spike Lee, David Lynch, Jim Jarmush, Wayne Wang ou encore Woody Allen, produisaient à des budgets déjà très bas. En 1992 trois films, ‘El Mariachi’ de Robert Rodriguez, ‘The Living End’ de Gregg Araki’s et ‘Laws of Gravity’ de Nick Gomez, finis à des budgets allant de 8000 à 40000 dollars, furent bien accueillis par les critiques et les festivals. Le mouvement ultra-low budget émerge, et se répand aux Etats-Unis, en Angleterre et en Australie. Ces films restent pourtant restreints à un public spécial, minoritaire.

Il fallait attendre Mai 1998 pour que la première sensation sera achevée au festival de Cannes avec ‘The Idiots’ de Lars Von Trier, le chef de fil du mouvement Dogma 95. En Mai 1999 son compagnon Thomas Vinteberg reçut le Prix Spécial du Jury pour ‘Festen’, et la même année encore Sören Kragh-Jacobsen sera récompensé pour ‘Mifune’ par l’Ours en Argent et le Grand Prix du Jury a la Berlinale en Allemagne. Après, des films comme ‘Windhorse’ ou ‘The Cruise’ remuent les médias, et en ce temps on assiste à la fièvre de Buena Vista Social Club de Wim Wenders.

Ces productions célébrées autant par les milieux professionnels que par le public ‘large’ étaient achevés à des budgets réduits, la majorité d’entre eux produits sur une base de technique numérique. En effet, l’innovation technologique réduit dans certains cas la nécessité en outils de production cinématographique à une caméra numérique, qui selon la marque, pourrait être acquise à moins de 7 5000 DH et un ordinateur pour le développement et la post-production. Il est communément connu que les prix de l’équipement informatique, hardware et software stagnent favorablement à une performance qui monte. Là encore, les logiciels (AVID par exemple) sont développés pour des plates-formes communes de PC telles que Windows NT. La formation de petits collectifs ou le passage par les institutions cinématographiques concernées, pourraient permettre de réduire encore les coûts.

L’apport peut-être le plus précieux du numérique dans ce contexte étant la possibilité de projection en 35mm par la conversion des données, et d’etaler un pont jusque la impossible entre la production en video et la projection sur grand écran. Cette technique reste relativement chère et présente encore le handicap majeur à surmonter pour passer aux salles grand public (à partir d’environ 300000 DH et un mois et demi de travail pour un long métrage de 90 min.), mais des progrès considérables sont faits au galop. Au long du matériel d’enregistrement et de projection la définition atteint des cieux déjà très hauts: 1920 x 1080 pixels à 24 images par seconde.

N’étant pas obligés de produire immédiatment pour un grand écran, des portes importantes s’ouvrent pour les réalisateurs et producteurs dans les pays en voie de développement tels que le Maroc par le biais de la production ultra-low budget. Il s’agit plus ou moins des mêmes portes qui étaient ouvertes à leurs confrères du film indépendant dans les pays industrialisés. Grâce aux coûts parfois extrêmement réduits de la production numérique, ils ne seront plus sous la pression de calculs financiers vertigineux, multipliant ainsi les productions, osant plus de risques, et explorant différentes facettes de leurs talents en expérimentant.

La philosophie du film se voit révisée dans ce contexte. L’accent est mis dorénavant sur l’expertise dans l’utilisation du matériel et sur la création et l’innovation au niveau artistique. La production numérique ultra-low budget inverse les paramètres de la production cinématographique. Si à Hollywood on écrit le scénario d’abord sans se soucier trop du financement, la production numérique ultra-low budget exige qu’on agisse dans le cadre de ses limites. Avant de passer au scénario, il faudrait donc d’abord faire le bilan des ressources qui sont à la disposition: acteurs, moyens financiers, équipement de post-production etc. Le capital le plus demandé dans ce contexte est la créativité. Des films comme ‘Le Goût de la Cerise’ (Palme d’Or Cannes 1997) et ‘Le Vent nous Emportera’ d’Abbas Kiarostami, ou encore ‘Western’ de Manuel Poirier (Prix spécial du Jury Cannes 1997), montrent que, même faits par des moyens classiques en 35mm, ils ont mis le génie de l’idée et de la créativité au centre et marginalisé les coûts.

A l’Ouest le film indépendant n’est plus le rebelle marginal. Les majors reconnaissent incessamment sa force créatrice et innovatrice en essayant de l’annexer par la voie du capital. Aux Etats-Unis parmi les organisations privées, formées pour la promotion de la production ultra-low on reconnaît Next Wave Films (http://www.nextwavesfilms.com), qui mise sur le financement de la post-production. En France, TPS a lancé en 1999 une collection d’anticipation de 10 x 90’ baptisée "c’est arrivé demain". L’initiative a pour but de mettre à la disposition de jeunes talents les moyens pour produire 10 longs métrages tournés en vidéo numérique, dans une durée de quatre semaines et avec des équipes légères ne dépassant pas quinze ou vingt personnes. Le budget par film devait être ainsi inférieur à 5 Millions de Francs.

De quoi s’inspirer au Maroc. Pour le pays il serait ainsi hautement recommandable de franchir la voie des nouvelles technologies pour rattraper un retard considérable au niveau de la production cinématographique. La technologie numérique lève des barrières financières mais elle pose le défi du génie. Les institutions responsables vont devoir saisir, que les investissements doivent se faire dans le capital humain et dans l’encadrement et l’organisation des talents. Dans ce contexte le Maroc peut exploiter ses relations avec l’Ouest et son cadre de coopération et d’échanges avec l’Union Européenne.

Jamil Ouaj
jamil_007@yahoo.com


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